Lettre de Mourad Dhina de prison : Mon printemps parisien

Par Mourad D’hina

Au nom du Tout Miséricordieux,

Cela fait trois mois que je suis incarcéré à la prison de la Santé à Paris, sous écrou extraditionnel, suite à un mandat d’arrêt émis par le pouvoir algérien. Lors de l’audience du 21 mars 2012 devant la Chambre d’instruction du tribunal de grande instance de Paris, il est clairement apparu, de l’aveu même du procureur, que la demande d’extradition et les accusations qu’elle porte à mon encontre souffraient d’incohérences avérées sur le plan du droit. Les faits reprochés ne sont pas circonstanciés. En effet, et comme je l’ai déclaré lors de l’audience, je ne sais toujours pas quels sont les faits qui me sont reprochés, ainsi que les lieux et dates de leur commission, éléments indispensables à la qualification d’un crime passible d’être puni par la loi.

Je rajouterais aussi que ceci démontre que toute la procédure n’est que maquillage juridique d’une affaire politique. La chambre d’instruction a néanmoins décidé le 4 avril 2012 d’accorder un délai de deux mois aux autorités algériennes pour qu’elles présentent un complément d’informations. Il faudra comprendre par ceci une injonction du genre « veuillez nous envoyer un dossier qui tient la route sur le plan du droit ».

Je me rends compte aussi – et je l’ai dit lors de l’audience – que tout est fait pour rendre la plus longue possible ma détention à Paris. Cela pourrait même être le but recherché par ceux qui à Alger pilotent cette demande d’extradition.

La France est notoirement reconnue comme étant un Etat de droit. Cependant la conjoncture dans laquelle se passe ma détention à Paris suscite quelques interrogations. En effet, je me trouve en France dans une atmosphère marquées par :

1) la commémoration du 50ème anniversaire des accords d’Evian ;
2) la campagne pour les élections présidentielles françaises ;
3) les assassinats à Toulouse et leur instrumentalisation concernant la place de l’Islam en France.

Les deux derniers points, surtout dans la mesure où ils se sont imbriqués dans un magma d’amalgames et de manipulations que d’aucuns parmi les hommes politiques français n’ont pas hésité de qualifier de nauséabond, montrent qu’il y a bien des « vases communicants » entre les divers pouvoirs, censés être indépendants dans une démocratie. Ce constat est d’autant plus vrai lorsque sont abordées les relations algéro-françaises. Celles-ci restent à ce jour dominées tantôt par les collusions et les « affaires », tantôt par la méfiance, les infiltrations et les manipulations, et parfois même par la vassalité.

La façon dont a été commémoré l’anniversaire des accords d’Evian du 18 mars 1962 montre que des deux côtés de la Méditerranée on en est encore à la dissimulation, au déni ou carrément à la falsification de l’histoire.

Pour moi, qui fait partie d’une génération qui n’a connu, Dieu merci, qu’une Algérie indépendante, cet évènement me rappelle les similitudes entre la guerre 1954-1962 et celle des années 1990. La torture, les disparitions, les massacres, les camps de concentration, les infiltrations et crimes dans le cadre de la guerre contre-insurrectionnelle, les législations d’exception, la « pacification », les milices, etc.

Ceux qui ont pris le pouvoir en été 1962 en Algérie se sont imposés par la force des armes, contre leurs propres frères de lutte, et n’ont dans leur majorité jamais combattu l’armée coloniale. En 1992, c’est aussi par la force des armes que des Algériens ont bafoué le résultat des urnes. Ferhat Abbas n’a pas hésité à évoquer « l’indépendance confisquée » (1) et il convient de se poser encore aujourd’hui la question de savoir dans quelle mesure le peuple algérien jouit – et jouira demain – de la vraie liberté.

Je rappelle ces faits car certains, en parlant de la crise des années 1990, ont préconisé de « tourner la page » et d’agréer la charte de 2006, dite de réconciliation nationale, comme remède aux horreurs vécues. Les déchirements, injustices et questionnements sur la période 1830-1962 nous hantent toujours et influent encore sur notre quotidien ainsi que sur notre sécurité intérieure et extérieure. Comment alors oublier 1992 tandis que 1962 façonne encore notre présent ?

Ce sont ces considérations historiques, éthiques et politiques qui sous-tendent mon combat non-violent pour un vrai changement dans mon pays et c’est bien ce combat qui dérange aujourd’hui le pouvoir algérien. Il est aussi la cause de ma détention actuelle en France. La privation de liberté n’est jamais agréable à vivre mais elle me rappelle aussi que des milliers de mes concitoyens ont eu à payer un prix beaucoup plus lourd que moi. N’oublions jamais d’honorer la mémoire de tous les Algériens et Algériennes massacrés, exécutés, torturés, disparus ou détenus arbitrairement.

De nombreux récits et témoignages existent sur les prisons. Ils décrivent souvent les conditions difficiles, parfois inhumaines, que vivent les détenus. D’autres nous les présentent comme des lieux de solitude et de réflexion ou même des écoles. Je ne suis dans mon cas, Dieu merci, pas soumis à des traitements inhumains, mais tout est fait pour rappeler à tout moment qu’on est soumis à une stricte application de la privation de liberté. Là où je suis, il est difficile de trouver du temps pour le recueillement, la réflexion ou la production intellectuelle. La promiscuité (quatre personnes dans une cellule de 10m2), les diverses procédures pour les choses les plus banales (douche, repas, promenade, visite, etc.) confinent le détenu que je suis dans un monde contraint.

Certains ont affirmé que je n’aurais jamais dû venir en France car mon arrestation était prévisible vu les « spécificités » des relations algéro-françaises. Je dirais deux choses à ce sujet. La première est que le mandat d’arrêt algérien a été ignoré par plusieurs pays, car il était incohérent sur le plan du droit et avait clairement des buts politiques. La seconde est que je savais de source sûre que la justice française avait décidé, suite à des rappels récents du pouvoir algérien, de procéder à mon arrestation. La décision que j’ai alors prise était que je ne céderai rien de ma liberté d’action, dans la légalité et la transparence, même si ceci me ferait courir le risque d’une arrestation en France.

Je me suis rendu en France par route à trois ou quatre reprises en 2011. Je n’ai jamais cherché à me dissimuler et lors de mon arrestation en janvier 2012 à l’aéroport d’Orly, je voyageais encore une fois en toute transparence. Je dois cependant reconnaitre que je ne m’attendais pas à un tel zèle de la part de la justice française. Je n’irais pas jusqu’à dire que cette dernière a bafoué le droit, mais j’observe qu’elle utilise toutes les voies pour prolonger au maximum ma détention. Malgré cette situation je ne regrette rien et je pense qu’il fallait « crever l’abcès ». Ceci est une étape dans le conflit politique qui m’oppose au régime algérien et il n’est pas étonnant qu’elle se déroule en France. Cette étape permettra de démontrer une nouvelle fois l’instrumentalisation du droit par ce régime qui, comme toute dictature, s’est employé à persécuter, éliminer et surtout salir ses opposants. Je suis de façon récurrente accusé par les services algériens et leurs sbires de « terrorisme » et je sais que certains finissent à force d’entendre ces accusations par se demander, de toute bonne foi, s’il n’y a pas quand même une part de vérité dans ces accusations. Ceci ne m’importune point car je considère que toute personne publique doit accepter de rendre compte de ses actes et paroles.

Le terme « terrorisme » a, en Algérie, une définition politique et non juridique. Le Code pénal algérien en vigueur, notamment son article 87bis, suffit à le prouver. Devant une juridiction algérienne tout opposant peut être condamné pour terrorisme en vertu de cet article qui s’apparente donc à un « fourre-tout ». La justice algérienne est aux ordres et il est de mon devoir de ne pas me taire face à cette dérive, car œuvrer pour un Etat de droit constitue la pierre angulaire de mon combat.

Je dois aussi dire, sans ambiguïté, que je condamne sans réserve tout terrorisme, dans sa définition juridique, et qui viserait notamment à s’attaquer à des civils, à imposer un ordre politique par la force ou à menacer les institutions démocratiques d’un pays. L’Algérie a certainement souffert, à grande échelle, de tels crimes sur lesquels il faudra faire toute la lumière et c’est ce à quoi j’appelle avec force alors que le pouvoir actuel veut imposer l’amnésie. L’Histoire montre que de tels drames ne peuvent être occultés à jamais. Il a fallu attendre 1999 pour que la France reconnaisse la « Guerre d’Algérie » de 1954-1962, alors qu’elle la présentait auparavant comme une opération de maintien de l’ordre traitant ainsi les maquisards algériens de maudits fellaghas, terroristes ou barbares. Mon père qui a combattu pour l’indépendance de son pays était un terroriste pour le colonisateur. Certains diront qu’il est trop tôt pour rouvrir les plaies de la crise algérienne des années 1990. Je ne partage pas cet avis et je reste convaincu qu’il est possible, avec une réelle volonté politique de changement, de solder cette période avec équité et sans esprit de vengeance. Ceci est indispensable pour permettre à l’Algérie de repartir sur des bases saines.

Qu’on ne s’y trompe pas : la crise des années 1990, sous tous ses aspects, hante toujours l’Algérie et façonne encore la nature du pouvoir en place. L’alternative imposée par le pouvoir et incluant, entre autres, la charte dite de réconciliation nationale, ne peut être acceptée ni dans le fond ni dans la forme. J’ai déjà eu l’occasion avec d’autres d’expliquer pourquoi elle doit être rejetée (2). Je mentionnerai au passage que j’ai été invité par des émissaires du régime algérien à « régler mon cas » en adhérant à la dite charte en contrepartie d’une amnistie. J’ai sèchement refusé cette offre. Il aurait été indécent pour moi de rejeter la charte sur le principe et l’accepter pour « régler mon cas ». Le fait d’avoir été condamné par une justice aux ordres m’honore et je ne m’abaisserai jamais devant la tyrannie car j’ai choisi la voie de la légitimité et l’amour de mon pays.

L’origine de la violence en Algérie est intimement liée au coup d’Etat de 1992 et à la répression qui s’ensuivit. Beaucoup ont été contraints à prendre les armes contre un pouvoir qui a bafoué leurs droits et qui avait commencé, selon sa propre terminologie, à les éradiquer. Gandhi lui-même a dit qu’il y a pire que la violence : la lâcheté. La stratégie contre-insurrectionnelle du pouvoir qui cherchait la confrontation de même que les dérives qui entachent toute insurrection armée ont plongé le pays dans les horreurs que l’on sait. Aujourd’hui il est clair que le pouvoir se nourrit de violence et ne peut se régénérer qu’en la maintenant dans le cadre d’un conflit armé de faible intensité. Il faut donc le priver de son environnement pervers en s’attachant à le combattre par des méthodes exclusivement non-violentes.

Les droits de l’homme, la liberté, la dignité et le suffrage universel ne doivent pas être compromis dans notre pays et nous devons tous éviter de sombrer dans la servitude volontaire à la tyrannie ou rester pétrifies dans la peur de lui faire face. Tergiverser sur ces principes conduit au chaos, car qui sacrifie la justice au nom de l’ordre perd les deux. Il est utile de rappeler ce passage du préambule de Déclaration universelle des droits de l’homme : « Considérant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression.»

Notre pays ne connaitra la véritable souveraineté, la dignité et la prospérité que lorsqu’émergera une classe politique qui rompra avec le système oligarchique de non-gouvernance qui s’impose à nous. Ce système ne vit que par la ruse, le mépris et l’exclusion du citoyen, le non-droit et la corruption.

Le destin a voulu que tous les changements qu’a connus l’Algérie à ce jour se fassent dans la douleur. Mais ceci n’est pas une fatalité et je suis de ceux qui ont une ambition forte pour notre pays et qui font en sorte pour que le changement soit cette fois réel et impérativement non-violent. «La seule chose qui permet au mal de triompher est l’inaction des hommes de bien. » (Edmund Burke)

Gloire au très Haut qui dit : « A côté de la difficulté est certes la facilité. » (Saint Coran 94/5)

Mourad Dhina
Prison de la Santé, Paris
9 avril 2012

Notes de renvoi:

(1) Ferhat Abbas, L’indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, Paris 1992.
(2) Quelle réconciliation pour l’Algérie ?, ouvrage collectif, Hoggar, Genève 2005.